Le Gabon vit depuis quelque temps au rythme des grands chantiers. Routes, ponts, bâtiments publics : partout dans le pays, des projets sortent de terre à une cadence que beaucoup de Gabonais n’avaient jamais connue. Cette dynamique nourrit un espoir légitime, celui de voir enfin le pays combler un retard d’infrastructures accumulé pendant des décennies. Mais elle soulève aussi une question que peu osent poser à voix haute : à vouloir aller trop vite, ne risque-t-on pas de construire mal ?
Un chef d’État sur le terrain, un signal fort
On ne peut pas nier que la posture actuelle du président de la République tranche avec certaines habitudes du passé. Se rendre soi-même sur les chantiers, marcher au milieu des ouvriers, interroger les responsables de projet plutôt que d’attendre passivement un rapport administratif, c’est une méthode qui a le mérite de la franchise. Sous l’ancien régime, les rapports remontaient souvent lisses, rassurants, parfois trop beaux pour être vrais. La réalité du terrain, elle, racontait une tout autre histoire.
En se déplaçant en personne, le chef de l’État envoie un message clair à toute la chaîne d’exécution : plus personne ne peut se cacher derrière un document bien rédigé. C’est une bonne chose pour la transparence, et cela peut avoir un effet mobilisateur réel sur les équipes qui travaillent sur le terrain. Un ouvrier qui sait que sa hiérarchie, jusqu’au sommet de l’État, peut se présenter sans préavis n’a pas la même approche du travail qu’un ouvrier qui sait que personne ne viendra jamais vérifier.
La rapidité, une arme à double tranchant
Mais cette volonté d’accélération, aussi louable soit-elle, comporte un risque bien réel. Construire vite n’est pas toujours construire bien. Le secteur du bâtiment et des travaux publics obéit à des contraintes techniques incompressibles : temps de séchage du béton, compactage des sols, respect des normes de dosage, contrôle qualité à chaque étape. Ces étapes ne peuvent pas être indéfiniment comprimées sans conséquence sur la solidité finale de l’ouvrage.
L’histoire récente de plusieurs pays africains, et même au-delà, regorge d’exemples de routes flambant neuves qui se craquellent au bout de quelques mois de saison des pluies, de ponts fissurés à peine inaugurés, de bâtiments publics qui présentent des désordres structurels avant même leur première année d’exploitation. Ces situations ne sont presque jamais dues à un manque de compétence des ingénieurs locaux. Elles viennent le plus souvent d’une pression calendaire excessive, imposée par des délais politiques plutôt que par des délais techniques.
Le risque, pour le Gabon, serait de tomber dans ce piège. Livrer un ouvrage dans les temps fait plaisir sur le moment, cela fait de belles images d’inauguration, cela nourrit une communication institutionnelle efficace. Mais si cet ouvrage doit être repris deux ans plus tard, à grands frais, parce que les fondations n’ont pas été correctement réalisées, l’État aura in fine dépensé plus d’argent qu’en prenant le temps nécessaire dès le départ.
Le rôle central des missions de contrôle
C’est précisément là qu’intervient l’importance des missions de contrôle technique. Ces missions ne doivent pas être de simples formalités administratives destinées à cocher une case dans un dossier de suivi de projet. Elles doivent être de véritables garde-fous, indépendants et rigoureux, capables de dire non à une livraison si les normes de qualité ne sont pas respectées, même si cela contrarie un calendrier politique.
Pour que cela fonctionne, plusieurs conditions doivent être réunies. Les bureaux de contrôle doivent disposer d’une réelle indépendance vis-à-vis des entreprises exécutantes et des autorités qui pressent les délais. Les rapports qu’ils produisent doivent refléter la réalité technique du chantier, sans filtre ni complaisance. Et surtout, ces rapports doivent être effectivement lus, pris au sérieux et suivis d’effets par la haute administration, jusqu’au président lui-même.
Un chef d’État qui se déplace sur le terrain fait un premier pas important. Mais ce déplacement n’a de sens que s’il s’accompagne d’une écoute réelle des experts techniques qui, eux, savent mesurer la résistance d’un enrobé ou la profondeur d’ancrage d’une fondation. La visite présidentielle donne de la visibilité politique au projet. Le contrôle technique, lui, donne sa fiabilité réelle.
Trouver le juste équilibre entre ambition et rigueur
Le Gabon a un besoin criant d’infrastructures modernes. Personne de sérieux ne le conteste. Le retard accumulé pèse sur la vie quotidienne des populations, sur la compétitivité économique du pays, sur son attractivité pour les investisseurs. Il est donc tout à fait compréhensible, et même souhaitable, que le pouvoir exécutif veuille accélérer le rythme de réalisation des projets.
Mais l’ambition ne doit jamais se transformer en précipitation. La qualité d’une infrastructure se mesure sur le long terme, pas au jour de son inauguration. Une route qui tient vingt ans vaut infiniment mieux que trois routes construites en urgence et qui s’effondrent après deux saisons des pluies. Le coût réel d’un chantier mal fait n’apparaît jamais tout de suite : il se paie plus tard, en réparations, en accidents, en perte de confiance des citoyens envers l’action publique.
Il revient donc aux autorités gabonaises de construire un modèle où la vitesse d’exécution et l’exigence de qualité ne s’opposent pas, mais se renforcent mutuellement. Cela suppose une planification rigoureuse en amont, des cahiers des charges précis, des entreprises sélectionnées sur des critères techniques solides et pas uniquement sur leur capacité à respecter des délais serrés, et surtout des missions de contrôle dotées de moyens réels et d’une autorité incontestée.
Conclusion
La volonté présidentielle de rattraper le retard infrastructurel du Gabon mérite d’être saluée, tout comme la méthode consistant à se rendre physiquement sur les chantiers plutôt que de se contenter de rapports administratifs. Cette proximité avec le terrain est un signal positif pour la gouvernance du pays. Mais cette dynamique ne doit jamais faire oublier une règle simple et universelle du secteur du bâtiment et des travaux publics : une infrastructure bien construite dure des décennies, une infrastructure bâclée coûte cher, très vite, et parfois en vies humaines.
Le vrai succès ne se mesurera pas au nombre de chantiers inaugurés dans les délais, mais à la solidité de ces ouvrages dix, quinze ou vingt ans après leur livraison. C’est cet équilibre entre ambition et rigueur que le Gabon doit désormais consolider, pour que la modernisation du pays ne soit pas seulement rapide, mais surtout durable.



Rédiger un commentaires