Il suffit de traverser certaines de nos villes pour le constater : ces géants de béton et d’acier, construits à grands frais pour faire rayonner le Gabon sur la scène sportive continentale, se dressent aujourd’hui comme des monuments silencieux. Entre deux matchs, parfois entre deux saisons entières, plus personne ne franchit leurs portails. Et pourtant, ces enceintes ne demandent qu’à vivre.
La nature a horreur du vide, dit l’adage. Nos stades, eux, semblent malheureusement lui donner raison de la pire des façons : livrés à eux-mêmes entre deux compétitions, ils se remplissent d’herbes folles, de rouille et de silence. Faut-il pour autant se résigner à les regarder dépérir, ou peut-on imaginer qu’ils servent à autre chose que le seul sport ? C’est toute la question que cet article se propose d’explorer.
Un patrimoine qui s’effrite sous nos yeux
Le constat n’est plus à démontrer. Le stade Engong d’Oyem a longtemps été envahi par les hautes herbes, tout comme le stade Michel-Essongué de Port-Gentil ou celui de l’Amitié sino-gabonaise d’Angondjé, tous hérités des CAN 2012 et 2017. Plus grave encore : en août 2025, la CAF a retiré son homologation au stade de la Rénovation de Franceville, seule enceinte gabonaise encore capable d’accueillir des rencontres continentales. Éclairage défaillant, vestiaires inadaptés, sécurité dépassée, confort insuffisant pour les spectateurs, la sanction est tombée, et les Panthères doivent désormais jouer leurs matchs « à domicile » à l’étranger, comme ce sera le cas face aux Seychelles à l’île Maurice.
Le paradoxe est cruel : des centaines de milliards de francs CFA investis, environ 700 milliards pour les deux CAN organisées par le pays, et des infrastructures qui, faute d’usage régulier, retournent lentement à la friche.
Le vrai problème : des stades qui dorment
Un ancien gardien international camerounais résumait récemment ce dilemme avec une franchise désarmante : un stade ne peut être entretenu qu’avec l’argent qu’il génère lui-même, pas avec celui de sa construction. Sans flux de spectateurs, sans recettes, sans vie, la pelouse jaunit et les structures se dégradent, indépendamment de la qualité initiale des travaux.
C’est là tout l’enjeu. Un stade n’est pas une statue à contempler ; c’est un organisme vivant qui a besoin d’être utilisé pour rester en bonne santé. Le limiter aux seuls calendriers sportifs officiels, souvent irréguliers, parfois inexistants pendant des mois, revient à condamner ces infrastructures à l’inactivité, donc à la ruine.
Diversifier les usages : une évidence trop longtemps ignorée
Pourquoi cantonner ces enceintes au seul football ou à l’athlétisme ? Un stade est avant tout un vaste espace couvert ou en plein air, doté d’une capacité d’accueil, d’une sonorisation potentielle, de tribunes et souvent d’un accès facilité. Ce sont précisément les qualités recherchées pour :
- des concerts et spectacles musicaux, capables de rassembler artistes locaux et internationaux ;
- des manifestations culturelles et festivals, mettant en valeur les traditions et créations gabonaises ;
- des cérémonies civiles ou religieuses de grande ampleur, mariages collectifs, rassemblements communautaires ;
- des foires, salons et événements commerciaux, générateurs d’activité économique locale ;
- des activités de loisirs et de sport de proximité, ouvertes aux quartiers environnants en dehors des grandes compétitions.
Le ministre de la Jeunesse et des Sports évoquait d’ailleurs récemment la création d’académies sportives adossées à ces infrastructures, une piste complémentaire pour maintenir une activité continue sur ces sites.
Un modèle économique à inventer, pas à importer
Rentabiliser un stade ne s’improvise pas. Cela suppose une gestion professionnalisée, distincte de la seule tutelle sportive : une régie ou une société de gestion capable de négocier avec des promoteurs de concerts, des organisateurs d’événements, des annonceurs. Cela suppose aussi une tarification adaptée, une communication vers le public, et une volonté politique de sortir ces lieux de leur logique purement fédérale.
D’autres pays africains ont amorcé ce virage avec plus ou moins de succès. Le Gabon, qui a déjà sollicité une expertise ivoirienne pour la réhabilitation de ses stades, pourrait s’inspirer de ces expériences pour bâtir un modèle propre, adapté à ses réalités locales : densité de population par ville, pouvoir d’achat, offre culturelle existante.
Occuper l’espace, c’est le préserver
Revenons à notre adage de départ. La nature a horreur du vide, mais elle a aussi horreur de l’abandon. Un stade qui vibre au son d’un concert, qui accueille une soirée culturelle ou une fête de quartier, reste un stade vivant : on y entretient la pelouse parce qu’on en a besoin la semaine suivante, on répare l’éclairage parce qu’un événement est programmé, on sécurise les accès parce que du public est attendu.
À l’inverse, un stade fermé onze mois sur douze n’a aucune raison structurelle d’être entretenu, et c’est exactement ce vide que la broussaille, la rouille et l’oubli viennent combler.
Redonner vie à ces enceintes par la culture et le spectacle n’est donc pas une trahison de leur vocation sportive : c’est peut-être la seule façon de la sauver.
En définitive
Le sport seul ne suffira pas à sauver les stades du Gabon ; c’est même lui, par son calendrier trop irrégulier, qui les condamne peu à peu au silence. La solution ne réside pas dans un hypothétique afflux de compétitions internationales, mais dans notre capacité collective à réinventer ces lieux comme des espaces de vie polyvalents, ouverts aux artistes, aux entrepreneurs culturels et aux populations locales. Il faut qu’un arrête avec l’éternel recommencement !
Concerts, festivals, foires, grands rassemblements : chaque événement accueilli est une pelouse tondue, une tribune vérifiée, un projecteur réparé. Chaque public qui franchit les portails est une raison de plus de maintenir ces infrastructures en état. Il ne s’agit donc pas simplement d’une opportunité économique à saisir, mais d’une nécessité pour préserver un patrimoine national déjà fragilisé. Aux autorités, aux gestionnaires et aux acteurs culturels du pays de s’en saisir, avant que le temps et l’oubli n’achèvent ce que l’inactivité a commencé.



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