Le 17 août 1960, le Gabon accède officiellement à l’indépendance et se dote d’un drapeau à trois bandes horizontales vert-jaune-bleu, toujours en vigueur aujourd’hui. Mais ce symbole national aurait pu être tout autre. Deux ans plus tôt, le futur premier président du pays, Léon Mba, avait imaginé un tout autre avenir pour son territoire : non pas la souveraineté, mais l’intégration pure et simple à la République française sous forme de département d’outre-mer. Ce projet politique, resté sans suite, s’est accompagné d’une proposition de drapeau restée célèbre dans la mémoire gabonaise : un tricolore bleu-blanc-rouge, calqué sur celui de la France, mais orné en son centre du dessin d’un okoumé, l’arbre emblématique des forêts gabonaises.
Léon Mba, un homme du sérail colonial

Né le 9 février 1902 à Libreville dans une famille fang christianisée et francophile, Léon Mba est très tôt intégré à l’administration coloniale française, qu’il sert dès 1924 comme chef de canton. Sa trajectoire est toutefois chaotique : condamné pour malversations en 1931, il est exilé en Oubangui-Chari (l’actuelle République centrafricaine) jusqu’en 1946. De retour au Gabon, il se rapproche un temps des communistes et du Rassemblement démocratique africain (RDA) de l’Ivoirien Félix Houphouët-Boigny, avant de se rallier aux puissants intérêts forestiers européens du territoire. Il devient en 1956 le premier maire élu de Libreville, puis en 1957 vice-président du Conseil de gouvernement gabonais, face à son grand rival politique Jean-Hilaire Aubame, proche du Sénégalais Léopold Sédar Senghor.
Le référendum de 1958 et la tentation de la départementalisation
Le 28 septembre 1958, dans le cadre du référendum constitutionnel organisé par le général de Gaulle dans l’ensemble de l’Union française, les Gabonais se prononcent massivement à 92,6 % en faveur de l’adhésion à la nouvelle Communauté franco-africaine, plutôt que pour une indépendance immédiate à la manière de la Guinée de Sékou Touré. Ce « oui » massif ouvre au Gabon la voie de l’autonomie interne : une Assemblée législative est mise en place en décembre 1958, une Constitution de la République du Gabon est promulguée le 19 février 1959, et Léon Mba est nommé Premier ministre le 27 février suivant.
Fort de ce plébiscite, Mba va plus loin : convaincu que le petit territoire gabonais, faiblement peuplé mais économiquement dépendant de ses ressources forestières et bientôt pétrolières, a davantage intérêt à rester arrimé à la France qu’à s’engager seul dans l’indépendance, il mandate le gouverneur Louis Sanmarco pour aller négocier à Paris la transformation du Gabon en département français, sur le modèle de la Guadeloupe, de la Martinique ou de la Réunion. La démarche s’inscrit dans le cadre constitutionnel de l’époque, la Constitution de 1958 prévoyant explicitement, en son article 78, des possibilités d’évolution institutionnelle pour les États membres de la Communauté.
La réponse parisienne est sans appel. Reçu par le ministre de la France d’Outre-mer, Bernard Cornut-Gentille, l’émissaire gabonais essuie un refus définitif, la France ne souhaitant pas ouvrir la voie à une multiplication des demandes de départementalisation venues d’Afrique alors qu’elle négocie encore le statut des Antilles. En novembre 1959, Mba réitère pourtant publiquement son souhait de départementalisation. C’est Jacques Foccart, alors chargé des affaires africaines et malgaches auprès du général de Gaulle et véritable architecte de la politique africaine de l’Élysée, qui lui fait comprendre que cette solution est définitivement écartée. Léon Mba campe néanmoins sur sa position jusqu’en février 1960, quelques mois seulement avant la proclamation de l’indépendance.
Le drapeau tricolore à l’okoumé : symbole d’un attachement à la France
C’est dans ce contexte de bras de fer institutionnel que naît le projet de drapeau resté dans les mémoires. Toujours acquis à l’idée d’un lien organique avec la métropole, Léon Mba envisage, en février 1960, d’adopter pour le futur État gabonais un drapeau directement inspiré du tricolore français – bleu, blanc, rouge – qui ne s’en distinguerait que par l’apposition, au centre de la bande blanche, du dessin stylisé d’un okoumé, l’essence forestière la plus emblématique et la plus exploitée du pays, pilier de son économie coloniale.
Ce choix symbolique traduit fidèlement la vision politique de Mba : un Gabon qui affirme une identité propre, matérialisée par l’arbre national, tout en revendiquant son appartenance pleine et entière à la nation française, dont il reprend les couleurs plutôt que de rompre avec elles. Le projet s’inscrit dans la continuité du drapeau semi-officiel utilisé par le territoire autonome gabonais à la fin des années 1950, qui comportait déjà un petit drapeau tricolore français dans son canton supérieur gauche, sur un fond de bandes vertes, jaune et bleue.
Comme pour la départementalisation, ce projet de pavillon se heurte au refus de Jacques Foccart, qui juge un tel symbole incompatible avec la marche du Gabon vers une souveraineté que Paris entend désormais accélérer plutôt que freiner. De Gaulle, en effet, ne souhaite pas transformer la France en une puissance parsemée de départements africains ingérables sur le plan politique et budgétaire ; il préfère une décolonisation maîtrisée, assortie d’accords de coopération qui garantissent à Paris une influence durable sans les charges de la départementalisation.
De l’échec du projet à l’indépendance imposée
Faute d’obtenir la départementalisation, et son drapeau tricolore étant écarté, Léon Mba se voit contraint de suivre le mouvement général de décolonisation qui balaie l’Afrique française en 1960. Le débat sur le futur drapeau national se poursuit alors au sein du Parlement gabonais, où deux projets à bandes horizontales sont mis en concurrence : l’un à deux bandes verte et bleue séparées par un mince liséré jaune, l’autre à trois bandes égales verte, jaune et bleue. C’est cette seconde option, portée notamment par le Bloc démocratique gabonais (BDG) de Mba, qui l’emporte : la loi n° 54/60 du 9 août 1960 institue officiellement le drapeau vert-jaune-bleu, le vert symbolisant la forêt équatoriale, le jaune l’équateur et le soleil, et le bleu l’océan Atlantique bordant les côtes gabonaises.
Le 17 août 1960, le Gabon proclame son indépendance et Léon Mba en devient, l’année suivante, le premier président de la République. Le paradoxe est resté célèbre dans l’histoire politique du pays : celui qui avait tout fait pour éviter l’indépendance, jusqu’à en refuser le principe même, se retrouve à la tête de l’État nouvellement souverain qu’il n’avait pas voulu voir naître. Cette ambiguïté fondatrice a durablement marqué l’imaginaire des relations franco-gabonaises et la mémoire politique du pays, où l’épisode du drapeau tricolore à l’okoumé demeure un symbole fort de ce moment charnière où le destin institutionnel du Gabon s’est joué à Paris autant qu’à Libreville.
Conclusion
L’histoire du drapeau bleu-blanc-rouge à l’okoumé est bien plus qu’une anecdote vexillologique : elle condense en un seul objet symbolique tout un pan de la politique gabonaise de la fin des années 1950, celui d’un dirigeant qui a longtemps préféré l’intégration à la France plutôt que la rupture, avant de se voir imposer, par Paris elle-même, la voie de la souveraineté. Le drapeau vert-jaune-bleu finalement adopté en 1960 porte ainsi, en creux, la trace de ce projet avorté : il est le résultat d’un compromis entre les aspirations d’émancipation africaine de l’époque et les réticences d’un homme qui aurait volontiers vu son pays demeurer, à jamais, une terre française.



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