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Le Gabon ou l’éternel recommencement, sans réel changement

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Le Gabon ou l'éternel recommencement sans changement
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Le 30 août 2023, les Gabonais ont cru assister à une rupture historique. Le coup d’État qui a mis fin à plus de cinquante ans de règne de la dynastie Bongo devait marquer le début d’une ère nouvelle, celle de la « restauration » tant espérée. Pourtant, un an et demi plus tard, en observant le quotidien des Gabonais, une question lancinante s’impose : qu’est-ce qui a vraiment changé ?

Derrière les discours de refondation et les promesses de renaissance, le Gabon semble prisonnier d’un éternel présent, condamné à rejouer indéfiniment les mêmes scènes d’un théâtre dont personne ne parvient à réécrire le scénario.

Les symptômes d’une société bloquée

Commençons par ce qui crève les yeux. L’équipe nationale de football continue d’enchaîner les désillusions, comme pour symboliser l’incapacité collective à transformer le potentiel en victoire. Les crimes rituels, loin de disparaître, se perpétuent dans l’ombre avec une régularité glaçante, témoignant de la persistance de croyances archaïques au cœur même d’une société qui se veut moderne. Les denrées alimentaires et les soins de santé deviennent chaque jour plus inaccessibles, creusant le fossé entre ceux qui peuvent se soigner et manger décemment, et les autres.

Sur les réseaux sociaux, le rituel est immuable : indignation collective face à un scandale, mobilisation éphémère, puis retour à la normale dans une forme d’amnésie organisée. Les Gabonais se scandalisent, commentent, partagent… puis retournent vaquer à leurs occupations, en attendant le prochain événement qui alimentera le cycle. Cette fatigue civique, cette résignation déguisée en pragmatisme, est peut-être le signe le plus alarmant de l’immobilisme ambiant.

L’État et ses vieux démons

Dans les couloirs de l’administration, les mêmes pratiques persistent avec une constance déconcertante. Les détournements de deniers publics continuent, certes sous d’autres formes, avec d’autres visages, mais selon la même logique prédatrice. Les fonctionnaires, particulièrement les enseignants, répètent les mêmes revendications qu’ils formulaient il y a cinq, dix, quinze ans : amélioration des conditions de travail, revalorisation salariale, respect de leur statut. Leurs voix se perdent dans un vide institutionnel qui n’a pas changé de nature en changeant d’étiquette.

Même dans cette Cinquième République qui se voulait différente, les supermarchés continuent de vendre de l’avarié et du périmé. Les contrôles sanitaires restent une fiction administrative, et les consommateurs gabonais demeurent les variables d’ajustement d’un système commercial qui méprise leur santé et leur dignité.

La société en décomposition silencieuse

La pauvreté ronge le tissu social avec une efficacité redoutable. Elle pousse les femmes vers des compromissions qu’elles n’auraient jamais envisagées, tandis que des hommes en cravate, symboles d’une réussite souvent douteuse, profitent de cette vulnérabilité avec un cynisme décomplexé. Cette marchandisation rampante des relations humaines n’est ni nouvelle ni spécifique au Gabon, mais elle s’y déploie avec une brutalité particulière dans un contexte où les filets de protection sociale sont pratiquement inexistants.

Les forces de l’ordre, censées incarner l’autorité de l’État, sont devenues des acteurs économiques à part entière. Ce qu’on appelle pudiquement « racket » est en réalité un arrangement tacite : la plupart des contrôlés ne sont pas en règle, les policiers le savent, les transporteurs le savent, et tout le monde trouve son compte dans ce commerce de la tolérance. Le droit devient négociable, la loi s’achète au bord de la route, et personne ne s’en offusque vraiment.

La culture de la soumission

Les Gabonais n’ont toujours pas développé la culture de la plainte officielle, du recours administratif ou judiciaire. Ils préfèrent subir en silence, bouder dans leur coin, partager leur frustration entre eux, mais rarement s’engager dans les procédures qui pourraient faire valoir leurs droits. Cette absence de culture juridique et citoyenne n’est pas un hasard : elle est le produit de décennies d’un système qui a découragé toute velléité de contestation institutionnelle, préférant maintenir la population dans une forme d’infantilisation politique.

Au sommet de l’État, les mêmes règlements de compte se jouent, simplement avec de nouveaux protagonistes. Les pots-de-vin pour faire avancer sa carrière, les rituels obscurs pour obtenir une nomination, les allégeances tribales ou claniques qui déterminent l’accès aux postes de responsabilité : tout cela continue comme avant, sous d’autres noms peut-être, mais selon les mêmes logiques.

La jeunesse sacrifiée

La délinquance juvénile augmente de manière inquiétante, symptôme d’une société qui n’offre aucune perspective à sa jeunesse. Faute d’opportunités diversifiées, les jeunes diplômés se rabattent massivement vers deux secteurs : l’enseignement et l’armée. Non pas par vocation, mais par défaut, parce que ce sont souvent les seules voies qui offrent encore une relative stabilité d’emploi dans un pays où le secteur privé reste anémique et où l’entrepreneuriat est un parcours du combattant.

Cette concentration des aspirations professionnelles vers quelques secteurs limités révèle l’étroitesse des horizons que le Gabon propose à ses enfants. Une nation qui ne parvient pas à offrir à sa jeunesse autre chose que la répétition des schémas du passé est une nation qui hypothèque son avenir.

Le système Bongo-PDG : un fantôme qui ne meurt jamais

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : le système Bongo-PDG n’était pas seulement un régime politique, c’était une matrice sociale, économique et mentale qui a façonné le Gabon pendant plus d’un demi-siècle. Renverser un président, même symboliquement, ne suffit pas à démanteler un système qui s’est enkysté dans toutes les structures de la société.

Les réseaux de pouvoir, les circuits de corruption, les mentalités clientélistes, la conception patrimoniale de l’État, la confusion entre richesse publique et enrichissement privé, la prédominance des logiques ethniques et régionales sur le mérite et la compétence : tout cela forme un écosystème cohérent qui ne se transforme pas par décret.

L’exception des infrastructures : un changement en trompe-l’œil ?

Il est vrai qu’une chose a changé, comme lors des premiers mandats d’Omar Bongo puis d’Ali Bongo : les infrastructures se sont développées. Des routes ont été construites ou réhabilitées, des bâtiments administratifs ont été érigés, quelques équipements publics ont vu le jour. C’est visible, tangible, photographiable.

Mais cette focalisation sur les infrastructures physiques n’est-elle pas aussi une manière commode d’éviter les transformations plus profondes et plus difficiles ? Construire une route est plus simple que réformer la justice, ériger un bâtiment est moins périlleux que démanteler les réseaux de corruption, inaugurer un stade est plus spectaculaire que transformer les mentalités.

Les infrastructures sont importantes, certes, mais elles ne constituent qu’un vernis de modernité si elles ne s’accompagnent pas d’une transformation institutionnelle, sociale et culturelle profonde. Elles peuvent même servir d’alibi au pouvoir : « Regardez, nous construisons, donc nous changeons les choses. » Mais entre construire et transformer, il y a un abîme.

Alors, rien n’a vraiment changé ?

La question n’est peut-être pas de savoir si rien n’a changé, mais plutôt de reconnaître que le changement véritable exige plus que des discours et des façades. Il nécessite une révolution des consciences, une transformation des pratiques à tous les niveaux de la société, un engagement collectif dans la durée.

Le Gabon est coincé dans ce que les sociologues appellent un « équilibre de bas niveau » : une situation sous-optimale mais stable, où chacun trouve suffisamment d’avantages dans le statu quo pour ne pas vraiment vouloir le bousculer. Les corrompus y trouvent leur compte, les corrupteurs aussi, les résignés ont appris à naviguer dans ce système, et ceux qui voudraient vraiment changer les choses se sentent impuissants face à l’inertie collective.

Tant que les Gabonais accepteront de payer les policiers pour éviter les amendes légitimes, tant qu’ils valoriseront plus celui qui réussit (peu importe comment) que celui qui reste intègre, tant qu’ils préféreront se plaindre sur Facebook plutôt que de déposer des plaintes officielles, tant qu’ils continueront à envier et à admirer ceux qui pillent les ressources publiques au lieu de les dénoncer, le système se reproduira.

Sortir de l’éternel recommencement

Le véritable changement ne viendra pas d’un coup d’État, d’une nouvelle constitution ou d’un nouveau slogan politique. Il viendra du jour où une masse critique de Gabonais décidera individuellement et collectivement de ne plus accepter ce qui est inacceptable, de ne plus tolérer ce qui est intolérable, de ne plus reproduire ce qui détruit.

Cela commence par de petits gestes : refuser de payer un pot-de-vin, même si cela ralentit sa carrière ; dénoncer publiquement la vente de produits avariés ; porter plainte contre les abus ; exiger des comptes de ses élus ; cesser d’admirer ceux qui s’enrichissent illégalement ; valoriser l’intégrité plutôt que la richesse mal acquise.

Le Gabon ne changera vraiment que lorsque les Gabonais changeront. Et pour l’instant, force est de constater que ce changement-là se fait attendre. La Cinquième République ressemble étrangement aux précédentes, non pas nécessairement parce que ceux qui sont au pouvoir le veulent ainsi, mais parce que la société gabonaise, dans son ensemble, continue de fonctionner selon les mêmes codes, les mêmes réflexes, les mêmes compromissions.

Le Gabon est prisonnier de son propre passé, et tant qu’il n’aura pas le courage collectif de rompre vraiment avec celui-ci, il continuera de rejouer indéfiniment la même pièce, avec de nouveaux acteurs peut-être, mais toujours le même scénario tragique de l’éternel recommencement.

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