Être gabonais, ce n’est pas seulement une question de naissance ou de passeport. C’est une manière d’être vis-à-vis de son pays, de ses institutions et de ceux qui les incarnent. Et parmi les valeurs qui définissent ce lien, il en est une que l’on oublie trop souvent : le respect.
Critiquer, oui. Insulter, non.
Il faut le dire clairement : critiquer les autorités, dénoncer les manquements, exiger des comptes, tout cela fait partie d’une citoyenneté saine et vivante. Aucun pays ne progresse dans le silence complice. Mais il existe une différence fondamentale entre la critique constructive et l’invective gratuite, entre pointer un problème et insulter un homme.
Le président de la République n’est pas un individu isolé. Il est l’incarnation d’une fonction, le représentant symbolique de toute une nation devant le reste du monde. L’insulter publiquement, le couvrir de noms d’oiseaux dans des lives filmés depuis l’étranger, ce n’est pas seulement s’en prendre à une personne : c’est rabaisser l’image du Gabon tout entier aux yeux de ceux qui regardent.
Le cas Lanlaire : de la contestation à la provocation
Le parcours de Ange Landry Mbeng, plus connu sous le pseudonyme Lanlaire, illustre parfaitement cette dérive. Pendant des mois, il a multiplié les attaques virulentes contre le pouvoir en place et contre le président Brice Clotaire Oligui Nguema, allant jusqu’à porter de graves accusations contre les plus hautes autorités du pays. Puis, invité officiellement, il est rentré au Gabon dans un tout autre registre : celui de la reconnaissance publique envers le chef de l’État qu’il attaquait quelques semaines plus tôt, balayant désormais les critiques de ceux qui s’étonnaient de ce revirement.
Ce retournement soudain a de quoi interroger. Comment des accusations aussi graves, aussi virulentes, peuvent-elles s’évanouir du jour au lendemain, remplacées par des remerciements chaleureux ? Ce genre de volte-face pose une question simple : ces sorties étaient-elles vraiment portées par une conviction, ou répondaient-elles à une autre logique, celle de l’audience, de la provocation, voire de la commande ?
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Une vidéo récente, diffusée par cet activiste et visant cette fois la vie privée du président, de son épouse et de sa mère, a suscité une vague d’indignation au Gabon. C’est dans ce contexte qu’un citoyen gabonais de la diaspora, Hugues Ongoundou, a publié une tribune libre pour dénoncer ce qu’il qualifie de naufrage civique et moral, annonçant engager, à titre personnel et à ses propres frais, des poursuites judiciaires pour défendre la dignité des institutions et de la famille présidentielle.
Dans son texte, l’auteur pose une distinction essentielle, qui rejoint exactement le propos de cet article : on peut critiquer le président, contester ses décisions, son action et ses orientations, car la liberté d’expression et le débat contradictoire sont indispensables à une démocratie, mais rien ne justifie que le débat politique se transforme en déferlement d’obscénités visant une mère, une épouse et une femme.
Ce que révèle cette tribune, c’est que le problème n’est pas la critique politique en elle-même, mais son dévoiement. S’en prendre à la mère ou à l’épouse d’un dirigeant, ce n’est plus de la politique : c’est une atteinte à la dignité humaine, qui dépasse largement le cadre du débat démocratique. L’auteur le formule bien en rappelant qu’insulter une mère de façon obscène, c’est toucher symboliquement à toutes les mères, et que banaliser ce type d’attaque contre l’épouse d’un président, c’est ouvrir la porte à ce que demain, n’importe quelle femme, sœur ou fille puisse devenir une cible dans un règlement de comptes politique.
L’activisme ne donne aucune immunité
Un point mérite d’être souligné avec force : se revendiquer activiste, lanceur d’alerte ou opposant ne confère aucun droit à l’insulte. Le véritable engagement citoyen consiste à défendre des idées, apporter des preuves, dénoncer des faits précis et proposer des solutions, pas à déverser de la vulgarité pour capter l’attention. L’obscénité n’est pas une preuve de courage, et la violence verbale n’a jamais été une forme de militantisme.
C’est précisément ce qui distingue un citoyen exigeant d’un simple provocateur en quête de vues et de buzz. Le premier construit un rapport de force par les idées ; le second détruit par le sensationnalisme, quitte à changer de discours du tout au tout dès qu’une invitation officielle ou un intérêt personnel se présente.
Ce qu’on est en droit d’attendre
Un bon gabonais peut être exigeant envers son pays, envers ses dirigeants, envers ses institutions. Il peut le faire de l’intérieur comme de l’extérieur, la diaspora a toute sa place dans le débat national, et nombre de Gabonais de l’étranger, à l’image de ce citoyen qui a choisi la voie judiciaire plutôt que l’indifférence, le prouvent chaque jour. Mais cette exigence doit rester digne :
- Dénoncer un fait précis plutôt que déverser des insultes gratuites.
- Proposer une alternative ou une piste de solution, pas seulement détruire.
- Respecter la fonction présidentielle, même quand on conteste l’action de celui qui l’occupe.
- Épargner la famille et la vie privée, qui ne sont pas des cibles politiques légitimes.
- Respecter les aînés et les autorités, une valeur profondément enracinée dans la culture gabonaise, qui n’empêche en rien la fermeté du propos.
En somme
Le patriotisme ne consiste pas à se taire face aux problèmes du pays. Il consiste à les porter avec le souci de construire, pas de détruire. Les Gabonais, où qu’ils se trouvent, ont le droit et même le devoir de s’exprimer sur la marche de leur nation. Mais entre la critique qui fait grandir un pays et l’insulte qui le rabaisse, entre s’attaquer à une politique et s’attaquer à une mère, il y a un monde. Comme le résume bien cette tribune citoyenne : on peut combattre politiquement un homme sans insulter sa mère, on peut contester un président sans humilier son épouse. C’est cette limite-là qu’il faut apprendre, collectivement, à ne plus franchir.



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