Le 27 août 2026, la Cour constitutionnelle gabonaise a homologué les résultats du Recensement Général de la Population et des Logements (RGPL) : le pays compte désormais 3 518 621 habitants, contre 1 811 079 lors du précédent recensement de 2013. En treize ans, la population a donc presque doublé (+94 %), soit une croissance moyenne d’environ 5,25 % par an, un rythme extrêmement élevé pour un pays qui ne connaît ni guerre ni afflux massif de réfugiés reconnu. Plus frappant encore : sur ces 3,5 millions de résidents, 1 200 256 sont de nationalité étrangère, soit 34,1 % de la population, tandis que 2 318 365 sont Gabonais (65,9 %).
Le Gabon se retrouve ainsi, et de très loin, en tête du classement africain de la part d’étrangers dans la population, devant la Côte d’Ivoire (22 %) ou la France (9 %). Ce doublement démographique couplé à un taux d’étrangers exceptionnel soulève une série de questions légitimes : d’où vient cette explosion, quels risques fait-elle peser sur le pays, que nous apprennent les précédents d’autres nations, et l’État gabonais maîtrise-t-il réellement ses frontières et son administration migratoire ?
Une croissance qui dépasse largement la dynamique naturelle
Une population ne double pas en treize ans par le seul jeu des naissances : même avec un fort indice de fécondité, la croissance naturelle du Gabon se situait plutôt autour de 2,5 à 3 % par an selon les projections des Nations unies. L’écart avec le chiffre officiel de 5,25 % par an suggère que deux phénomènes se combinent.
D’une part, une immigration économique continue en provenance de la sous-région (Cameroun, Guinée équatoriale, Mali, Sénégal, Bénin, Nigeria), attirée par la rente pétrolière et minière gabonaise et par un marché informel du travail (BTP, commerce, services domestiques) qui offre des opportunités que les pays voisins, plus peuplés et moins riches par habitant, ne proposent pas.
D’autre part, une possible sous-estimation historique de la population par les précédentes projections statistiques, aggravée par une méthodologie de recensement 2026 plus exhaustive (couverture numérique de 97 %, géolocalisation). Les autorités elles-mêmes reconnaissent qu’un écart de cette ampleur avec les estimations internationales appelle des explications détaillées, et des voix politiques, comme la députée Justine-Judith Lekogo, réclament une analyse fine de la part respective des naissances, des décès et des migrations dans cette progression.
Des dangers réels pour la cohésion et les services publics
Un doublement de population en une décennie, avec un tiers de résidents étrangers, met sous tension immédiate les infrastructures : santé, éducation, logement, emploi, sécurité sociale. La CNAMGS et les ministères sociaux ont d’ailleurs annoncé une nouvelle enquête ciblée pour identifier les ménages vulnérables, signe que l’État prend la mesure du choc sur les politiques publiques.
Le risque social est également identitaire : quand un tiers de la population résidente n’a pas la nationalité du pays, les tensions sur l’accès à l’emploi, au foncier et aux services publics peuvent nourrir un discours de rejet, exploité politiquement, comme cela s’est déjà vu dans le passé gabonais autour des accusations de naturalisations frauduleuses à but électoral.
Sur le plan sécuritaire, des rapports évoquent des frontières poreuses, propices à la contrebande, au trafic de véhicules volés et à la traite des personnes, notamment à la frontière nord avec le Cameroun et la Guinée équatoriale.
Enfin, une population non maîtrisée complique la planification économique : impossible de calibrer correctement les budgets de santé ou d’éducation si l’ampleur réelle et la structure de la population ne sont connues qu’a posteriori.
Les précédents : Côte d’Ivoire et Afrique du Sud, deux trajectoires contrastées
Le Gabon n’est pas un cas isolé. La Côte d’Ivoire affiche depuis longtemps un taux élevé d’étrangers (22 % en 2021), hérité d’une politique d’ouverture assumée sous Houphouët-Boigny pour attirer la main-d’œuvre agricole ouest-africaine ; ce choix a alimenté la croissance économique mais a aussi été l’un des facteurs de la crise politico-militaire des années 2000-2011, cristallisée autour de la notion d’« ivoirité » et de contestations sur l’éligibilité de dirigeants perçus comme étrangers.
L’Afrique du Sud, avec près de 4 % d’étrangers, a connu des vagues récurrentes de violences xénophobes, notamment en 2008 et 2019, dirigées contre les communautés zimbabwéenne, mozambicaine ou nigériane, sur fond de chômage élevé et de concurrence perçue pour l’emploi informel. Ces deux exemples montrent qu’une forte proportion d’étrangers n’est pas condamnée en soi, mais que l’absence de politique migratoire claire, transparente et bien expliquée à la population peut transformer un atout démographique et économique en facteur de crise sociale et politique.
Un régulateur dépassé, gangrené par la corruption
C’est sans doute le point le plus sensible. La Direction Générale de la Documentation et de l’Immigration (DGDI), chargée de délivrer passeports, cartes de séjour et cartes nationales d’identité, a été plusieurs fois éclaboussée par des scandales de faux documents : un réseau de faussaires actif depuis près de dix ans, avec la complicité d’agents internes, a été démantelé en 2025, produisant aussi bien de faux diplômes que de faux passeports biométriques. Une autre affaire jugée avait impliqué un ex-chef du service passeport de la DGDI, accusé d’avoir facilité l’obtention frauduleuse de plus de cent passeports gabonais au profit de ressortissants maliens et libanais.
Des organisations de la société civile ont par ailleurs dénoncé, sous l’ère Bongo, une distribution de papiers gabonais à des étrangers à des fins électorales. Sur le terrain, l’Afrobarometer souligne une perception massive de corruption au sein de la police gabonaise, avec des accusations récurrentes d’extorsion envers les communautés immigrées, tandis que des rapports internationaux pointent des frontières poreuses propices au trafic d’êtres humains. Le gouvernement issu de la transition de 2023 a récemment réagi par une vaste opération de contrôle de l’immigration clandestine à Libreville, mobilisant plus de 2 000 policiers, preuve que l’ampleur du phénomène est désormais prise au sérieux, mais aussi l’aveu tardif d’un contrôle longtemps défaillant.
Conclusion
Le doublement de la population gabonaise en treize ans et la part inédite de 34 % d’étrangers ne s’expliquent probablement pas par un seul facteur : ils résultent d’un mélange de sous-estimation statistique passée, d’attractivité économique régionale et d’une gouvernance migratoire longtemps poreuse, parfois complice de la fraude documentaire. Les dangers, tensions sociales, pression sur les services publics, insécurité aux frontières, instrumentalisation politique de la nationalité, sont réels et illustrés par les expériences ivoirienne et sud-africaine. Mais l’histoire de ces pays montre aussi qu’une immigration importante peut être un moteur économique si elle est encadrée avec transparence. La vraie urgence pour le Gabon n’est donc pas de désigner l’étranger comme un problème en soi, mais de restaurer l’intégrité de ses institutions migratoires, DGDI, police des frontières, état civil, et de bâtir, comme le réclament certains parlementaires, une politique migratoire assumée et documentée plutôt que subie.



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