Depuis plusieurs mois, une vague inédite d’insultes, de propos diffamatoires et de discours haineux cible les plus hautes autorités gabonaises, en particulier le Président de la République et son épouse. Ce phénomène, qui se déploie principalement sur les réseaux sociaux, émane majoritairement — selon de nombreuses sources — de ressortissants béninois et camerounais, qu’ils soient basés au Bénin ou installés au Gabon. Pire encore, ces attaques s’accompagnent parfois d’allégations de sorcellerie, alimentant un climat de suspicion et de tension sociale. Face à cette situation, la population gabonaise, excédée, réclame une réaction ferme de l’État. Mais est-il raisonnable d’envisager des représailles diplomatiques ou des expulsions massives ? Et surtout, quelles solutions concrètes peuvent être mises en œuvre sans déclencher une crise régionale ?
Le phénomène : Insultes en ligne, tensions réelles
Les réseaux sociaux, souvent perçus comme un espace de liberté d’expression, sont devenus un terrain fertile pour la désinformation, la haine ethnique et les attaques personnelles. Au Gabon, plusieurs comptes — identifiables par leur localisation, leur langue, leurs références culturelles ou leurs hashtags — semblent orchestrer une campagne systématique contre les institutions gabonaises. Ces publications, parfois virales, ne se contentent pas de critiquer : elles insultent, caricaturent, menacent, voire appellent à la violence symbolique.
Ce qui inquiète davantage, c’est que ces propos ne restent pas virtuels. Ils résonnent dans la rue, alimentent les conversations, créent des amalgames et renforcent les stéréotypes négatifs. Certains Gabonais commencent à associer toute la communauté béninoise à ces comportements, oubliant que la majorité de ces ressortissants vivent paisiblement, contribuent à l’économie locale et respectent les lois du pays.
L’absence de réaction : Un vide juridique et diplomatique ?
Force est de constater que ni les autorités gabonaises, ni les autorités béninoises n’ont pris de mesures concrètes pour endiguer ce phénomène. Pourtant, plusieurs outils juridiques existent :
- Au niveau national : Le Gabon dispose d’un arsenal législatif contre l’outrage à chef d’État, la diffamation et l’incitation à la haine. Mais ces lois sont rarement appliquées sur les réseaux sociaux, notamment quand les auteurs sont basés à l’étranger.
- Au niveau international : Les traités bilatéraux et les conventions de l’Union africaine (comme la Charte africaine des droits de l’homme) prévoient des mécanismes de coopération judiciaire et de lutte contre les discours de haine transfrontaliers. Mais ils restent lettre morte.
La diplomatie, quant à elle, semble observer un silence gênant. Pourquoi ? Par crainte d’ouvrir une crise ? Par manque de preuves tangibles ? Ou par calcul politique ? Toujours est-il que ce mutisme nourrit la colère populaire.
Les propositions extrêmes : Expulsions et représailles… une pente glissante
Face à cette frustration, certains proposent des mesures radicales : convoquer l’ambassadeur du Bénin, exiger que Cotonou “traque” ses citoyens sur son propre sol, voire menacer d’expulser en masse les ressortissants béninois du Gabon. Certains évoquent même, de façon troublante, leur implication supposée dans des “actes de sorcellerie”.
Ces propositions, aussi populaires soient-elles, sont dangereuses à plusieurs titres :
- Juridiquement : Expulser des étrangers sans preuve individuelle constitue une violation flagrante des droits de l’homme et du droit international.
- Diplomatiquement : Une telle mesure provoquerait une crise majeure entre deux pays frères, membres de la CEEAC et de l’Union africaine.
- Socialement : Elle risquerait de déclencher des représailles contre les Gabonais vivant au Bénin, et de stigmatiser injustement des milliers de personnes innocentes.
- Culturellement : Contrairement à ce que certains voudraient faire croire, invoquer la sorcellerie dans ce contexte ne relève pas de l’obscurantisme, mais d’une réalité sociale, culturelle et même judiciaire bien ancrée. Il ne passe pas un seul jour sans que les médias gabonais ne rapportent des faits troublants : saisies à l’aéroport de valises remplies de fétiches, découvertes de temples sacrificiels vodoun, ou encore exhumations macabres de membres humains emballés dans des sacs plastiques — souvent liés à des réseaux impliquant des ressortissants béninois.Ces faits, loin d’être marginaux ou folkloriques, sont documentés, filmés, et parfois même traités par la justice. Ils alimentent une angoisse collective légitime, surtout lorsque ces pratiques se mêlent à des rivalités économiques, politiques ou communautaires. Ignorer cette dimension, c’est faire fi de l’expérience vécue par des milliers de Gabonais qui subissent, dans l’ombre, les conséquences de ces actes — qu’ils soient psychologiques, familiales ou spirituelles.Plutôt que de stigmatiser ceux qui en parlent, il serait plus juste d’ouvrir un débat serein, encadré par les autorités traditionnelles, religieuses et étatiques, pour mieux comprendre, prévenir et sanctionner ces dérives — sans tomber dans la paranoïa, mais sans les nier non plus sous prétexte qu’elles dérangent le regard “rationnel” imposé par certains modèles occidentaux.
La sorcellerie, au Gabon comme ailleurs en Afrique, n’est pas une croyance archaïque : c’est un phénomène social complexe, parfois instrumentalisé, souvent redouté, et régulièrement constaté. Le nier, c’est trahir la réalité du terrain.
Des solutions réalistes et responsables
Plutôt que de céder à la surenchère, l’État gabonais doit agir avec calme, rigueur et intelligence. Voici quelques pistes concrètes :
✅ Renforcer la coopération judiciaire bilatérale : Signer un protocole d’accord avec le Bénin pour permettre l’échange d’informations, l’identification des auteurs de propos illégaux, et leur poursuite dans leur pays d’origine.
✅ Mettre en place une cellule de veille numérique : Sous l’égide du ministère de la Communication et de la Sécurité, traquer les contenus illégaux, identifier les auteurs (même anonymes), et engager des poursuites via les plateformes (Facebook, Twitter/X, TikTok…).
✅ Saisir les instances régionales : Porter plainte devant la Commission africaine des droits de l’homme ou la Cour de justice de la CEDEAO pour obtenir un cadre juridique contraignant contre les discours de haine transfrontaliers.
✅ Lancer une campagne de sensibilisation : Expliquer aux populations que la liberté d’expression n’est pas une licence à l’insulte, et que la haine en ligne a des conséquences bien réelles.
✅ Dialoguer avec les communautés béninoises au Gabon : Les associer à la solution, les rassurer, les impliquer dans la dénonciation des dérives. Beaucoup d’entre eux sont tout aussi choqués par ces comportements.
Appel à la responsabilité : Éviter l’impensable
L’avertissement est clair : si rien n’est fait, la colère populaire pourrait déborder. Des actes de violence isolés, des saccages de commerces, des agressions ciblées… l’histoire africaine regorge de tragédies nées de tensions laissées à pourrir.
Le Gabon a trop à perdre pour céder à la vindicte. Il a construit, malgré ses fragilités, une image de stabilité et de cohabitation pacifique. Il ne doit pas la sacrifier sur l’autel de la colère numérique.
Quant aux auteurs de ces insultes : ils doivent comprendre qu’internet n’est pas une zone de non-droit. Que chaque publication laisse une trace. Que la liberté s’arrête là où commence la dignité d’autrui.
Conclusion : La diplomatie avant la diabolisation
Il est temps que l’État gabonais réagisse — mais avec intelligence, pas avec colère. Convoquer l’ambassadeur du Bénin ? Oui, mais pour ouvrir un dialogue, pas pour lancer un ultimatum. Punir les coupables ? Absolument — mais individuellement, légalement, sans amalgames. Protéger la paix sociale ? Impérativement — en évitant les mesures collectives qui nourrissent la haine.
Le Gabon n’a pas besoin d’une guerre avec le Bénin. Il a besoin de justice, de dialogue, et de fermeté encadrée par la loi. La population a raison d’être irritée. Mais la réponse ne doit pas être la vengeance : elle doit être la responsabilité.
Car l’impensable, ce n’est pas ce que disent les trolls sur les réseaux… c’est ce qui pourrait arriver si on leur laisse le champ libre pour diviser les peuples.
Image: https://gabonactu.com/



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