Chamberlain Moukouama ne fait pas dans la dentelle. Son émission s’appelle Au pied du mur cash, le nom dit tout. Et c’est là, dans ce cadre-là, que le Président Brice Clotaire Oligui Nguema a dit quelque chose qu’on n’entend pas souvent sous nos latitudes :
N’hésite pas à me dire quand c’est mauvais que c’est mauvais. Faut pas seulement applaudir comme à l’ancien temps, faut bien que je me corrige quand y a des erreurs.
Pas de discours préparé. Pas de formule taillée par un conseiller en communication. Une adresse directe, dans le français de tous les jours, à un journaliste et à travers lui, à tout le pays.
On aurait pu passer là-dessus. Continuer à regarder le reste de l’émission, commenter autre chose. Mais cette phrase-là mérite qu’on s’y attarde. Parce qu’elle dit beaucoup plus qu’elle n’en a l’air.
« L’ancien temps », tout le monde sait ce que ça veut dire
Il n’a pas dit « l’ancien régime ». Il a dit l’ancien temps. Ce glissement de mot est important. L’ancien régime, c’est politique, c’est froid, c’est distant. L’ancien temps, ça touche quelque chose de plus profond — une manière d’être, une atmosphère, une façon de se comporter face au pouvoir que beaucoup de Gabonais ont intégrée sans même s’en rendre compte.
Pendant des décennies, applaudir le chef n’était pas une opinion. C’était une stratégie de survie. On validait, on acquiesçait, on souriait, parce que contredire coûtait cher. Pas nécessairement de manière spectaculaire, pas toujours de façon violente. Mais ça coûtait. Une opportunité ratée, une porte fermée, une mise à l’écart discrète. Le message était clair : ne fais pas de vagues.
Ce silence obligatoire a eu des effets concrets sur la gouvernance. Des projets qui ne fonctionnaient pas ont continué d’être financés parce que personne en bas n’osait dire que ça ne marchait pas. Des décisions mauvaises ont été reconduites parce que les remontées d’information avaient été filtrées, édulcorées, rendues inoffensives avant d’arriver en haut. Le pouvoir vivait dans une bulle et il s’y sentait bien, parce que la bulle était confortable.
Oligui Nguema dit qu’il ne veut pas de cette bulle. C’est le sens réel de sa phrase.
Se corriger, une idée révolutionnaire pour un chef d’État
Il y a quelque chose de presque banal dans ce qu’il dit, et c’est précisément pour ça que c’est fort. Faut bien que je me corrige quand y a des erreurs. On pourrait croire que c’est une évidence. Mais non — dans le contexte politique gabonais, dans beaucoup de contextes africains, admettre qu’on peut se tromper quand on est au sommet, c’est encore perçu comme une faiblesse. Comme une brèche qu’on offre à ses adversaires.
Or c’est exactement l’inverse. Un dirigeant qui se croit infaillible est un dirigeant dangereux, pas parce qu’il est mauvais en soi, mais parce qu’il coupe les tuyaux par lesquels l’information correctrice pourrait lui parvenir. Il s’isole. Et l’isolement du pouvoir, l’histoire en est pleine, ça finit rarement bien, ni pour lui, ni pour le pays.
Demander à être contredit, c’est au fond une forme d’intelligence politique. C’est reconnaître que gouverner ne consiste pas à avoir raison tout seul dans son bureau, mais à prendre les meilleures décisions possible et que pour ça, il faut de la matière, du contradictoire, du réel.
Le journaliste n’est pas là pour décorer
Le cadre de cette déclaration compte autant que les mots eux-mêmes. Oligui Nguema n’a pas dit ça dans un huis clos, ni dans une réunion de cadres. Il l’a dit à un journaliste, en direct, devant le public.
C’est un signal. Pas seulement à Chamberlain Moukouama, à toute la presse gabonaise. Le message implicite est clair : votre rôle n’est pas décoratif. Vous n’êtes pas là pour relayer les communiqués officiels et applaudir les inaugurations. Vous êtes là pour interroger, vérifier, pousser, contester si nécessaire.
Est-ce que ça va changer du jour au lendemain les rapports entre le pouvoir et les médias au Gabon ? Sûrement pas. Les habitudes ont la peau dure, des deux côtés. Il y a des journalistes qui ont si longtemps pratiqué l’autocensure qu’ils ont du mal à s’en défaire. Il y a des conseillers et des ministres autour du Président qui n’ont pas forcément la même lecture de cette invitation à la liberté de ton. Les vieilles cultures institutionnelles résistent.
Mais il y a quelque chose de posé là, une autorisation publique, assumée, de dire les choses telles qu’elles sont. Et ça, ça compte.
Ce que ça demande à ceux qui écoutent
Parce que l’invitation lancée par le Président ne s’adresse pas qu’aux journalistes. Elle s’adresse aussi à tout le reste : la société civile, les intellectuels, les citoyens ordinaires, les fonctionnaires qui savent que quelque chose ne marche pas mais qui se taisent par réflexe.
La vérité, c’est que des décennies de fermeture ont installé dans les têtes quelque chose de difficile à défaire : la peur de parler. Même quand la porte est ouverte, on hésite à entrer. On attend de voir si c’est vraiment vrai. On observe si ceux qui ont osé parlent fort n’ont pas été punis discrètement.
C’est humain. C’est compréhensible. Mais si tout le monde attend que l’autre teste en premier, personne ne teste jamais, et l’invitation reste lettre morte.
Le Gabon qui avance, ce n’est pas uniquement celui où le président accepte la critique. C’est aussi celui où les gens osent la formuler.
Ce n’est qu’un début, et il faut le dire
Une phrase en direct ne suffit pas à changer un système. Soyons honnêtes là-dessus.
Pour que cet esprit devienne réel, il faudra des actes concrets : des journalistes qui enquêtent sans se retrouver convoqués le lendemain, des ministres, comme Mays Mouissi, présent ce soir-là, capables de rendre des comptes publiquement sur leurs projets, des mécanismes où les signaux d’alerte remontent sans être filtrés, des espaces où un citoyen peut dire que le projet dans son quartier ne marche pas sans avoir peur des représailles.
La confiance se construit dans le temps, par accumulation de cohérence entre ce qu’on dit et ce qu’on fait. Un Président fort a besoin de critiques constructives, pas d’approbations automatiques
Mais il faut bien commencer quelque part. Et commencer par dire, en public, dis-moi quand c’est mauvais, c’est déjà ne pas être n’importe qui.



Rédiger un commentaires