Je suis obligé de travailler et développer le Gabon, je ne veux pas aller en exil après mon mandat.
Par cette phrase, le Président de la République gabonaise, Brice Clotaire Oligui Nguema, pose une équation simple mais lourde de sens dans le contexte politique africain : la qualité de la gouvernance d’un chef d’État détermine, en grande partie, la nature de sa sortie du pouvoir. Rester dans son pays après un mandat, y vivre en homme libre et respecté, n’est pas un acquis automatique sur le continent. C’est le fruit d’un exercice responsable du pouvoir.
Un continent marqué par les départs forcés
L’histoire politique de l’Afrique post-indépendance comporte de nombreux exemples de chefs d’État ayant dû fuir leur pays, souvent dans l’urgence, à la suite de soulèvements populaires, de coups d’État ou de l’effondrement de régimes marqués par la corruption, la répression ou la mauvaise gestion des ressources publiques. Ces départs précipités s’accompagnent généralement d’un bilan contesté : dette publique incontrôlée, infrastructures dégradées, tensions sociales exacerbées et défiance profonde des populations envers les institutions. L’exil devient alors, pour ces dirigeants, moins un choix qu’une nécessité de survie politique, voire judiciaire.
C’est précisément ce schéma que le Président Oligui Nguema dit vouloir éviter, en inscrivant son mandat sous le signe du travail et du développement plutôt que sous celui de la gestion à court terme ou de l’accaparement des ressources.
Un sous-entendu difficile à ignorer : le cas Ali Bongo
Lue dans le contexte gabonais, la phrase du Président Oligui Nguema prend un relief particulier. Difficile, en effet, de ne pas y voir une allusion, même implicite, au sort de son prédécesseur, Ali Bongo Ondimba. Renversé le 30 août 2023 après vingt-quatre ans de règne de la famille Bongo, ce dernier a quitté Libreville dans la nuit du 15 au 16 mai 2025, à la faveur d’une médiation du président angolais João Lourenço, officiellement pour des raisons médicales. Depuis, il partage son temps entre Paris et Londres et n’est jamais revenu au Gabon, alors même que les autorités actuelles affirment qu’aucune poursuite judiciaire ne pèse contre lui et qu’il est « libre de ses mouvements ».
Ce départ, survenu au terme d’un mandat marqué par une dette publique jugée abyssale, des infrastructures dégradées et de multiples accusations de mauvaise gestion et d’enrichissement personnel visant son entourage, s’apparente dans les faits à un exil, même si le pouvoir en place se garde d’employer officiellement ce terme. En creux, le contraste que trace Oligui Nguema entre son propre engagement à « travailler et développer le Gabon » et le destin de son prédécesseur fonctionne comme une mise en garde à peine voilée : gouverner sans résultats tangibles, c’est s’exposer, tôt ou tard, à devoir quitter son pays.
Des présidents qui ont su rester chez eux
À l’inverse, plusieurs dirigeants africains ont quitté le pouvoir sans être contraints à l’exil, souvent parce que leur gouvernance, même imparfaite, n’a pas suscité le rejet populaire ou la rupture institutionnelle qui poussent un ancien chef d’État à fuir.
Nelson Mandela (Afrique du Sud) demeure la référence continentale : après un mandat unique consacré à la réconciliation nationale, il s’est retiré volontairement de la vie politique active et a vécu en Afrique du Sud, honoré, jusqu’à sa mort.
Festus Mogae (Botswana), dont le pays est régulièrement cité comme un modèle de stabilité et de gestion rigoureuse des ressources minières, a quitté la présidence en 2008 après deux mandats et continue de résider au Botswana, où il reste une voix respectée.
John Kufuor (Ghana), après huit ans à la tête du Ghana marqués par une croissance économique soutenue, a cédé le pouvoir en 2009 à son opposant John Atta Mills à l’issue d’une élection serrée mais acceptée, et vit toujours dans son pays.
Joaquim Chissano (Mozambique) a renoncé à se représenter en 2004 après avoir conduit la reconstruction du pays au sortir de la guerre civile ; il réside au Mozambique et s’est vu décerner le prix Mo Ibrahim pour la qualité de sa gouvernance.
Ellen Johnson Sirleaf (Liberia), première femme élue chef d’État en Afrique, a quitté ses fonctions en 2018 au terme de deux mandats et vit toujours au Liberia, où elle reste engagée dans la vie publique.
Muhammadu Buhari et Goodluck Jonathan (Nigeria) illustrent également ce cas de figure : en 2015, Goodluck Jonathan a reconnu sa défaite électorale face à Buhari, permettant la première alternance pacifique par les urnes de l’histoire du Nigeria ; les deux hommes résident aujourd’hui dans leur pays.
Macky Sall (Sénégal), après avoir perdu la présidentielle de 2024, a organisé la passation de pouvoir à son successeur et continue de vivre au Sénégal, un pays où l’alternance démocratique s’est imposée comme une tradition depuis Abdou Diouf et Abdoulaye Wade.
Ce que ces trajectoires ont en commun
Ces exemples ne dessinent pas des présidences exemptes de critiques, chacun de ces mandats a connu ses tensions et ses insuffisances. Mais ils partagent des traits qui reviennent régulièrement dans les analyses de la gouvernance africaine : une gestion relativement transparente des finances publiques, le respect du calendrier électoral et des résultats des urnes, une certaine retenue face à la tentation de l’enrichissement personnel, et la capacité à organiser une transition sans s’accrocher au pouvoir au-delà du raisonnable.
C’est cette même logique que semble revendiquer le chef de l’État gabonais lorsqu’il lie son obligation de « travailler et développer le Gabon » à la perspective de ne pas connaître l’exil. Le message est clair : la légitimité durable d’un dirigeant, et sa liberté de rester dans son pays une fois son mandat achevé, se construisent au jour le jour, à travers des résultats concrets et une gestion perçue comme honnête par la population.
Une équation à confirmer dans la durée
Le Gabon, comme d’autres pays ayant connu une transition politique après un changement de régime, devra être jugé sur la durée : gestion de la dette, accès à l’eau et à l’électricité, lutte contre le chômage des jeunes, respect des libertés publiques et tenue d’élections crédibles à l’avenir.
La phrase du Président Oligui Nguema pose en tout cas les bons termes du débat : en Afrique comme ailleurs, ce n’est pas le pouvoir en lui-même qui protège un dirigeant après son mandat, mais la manière dont il en a fait usage pour son pays et pour son peuple.



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