L’actualité récente nous rappelle une fois de plus les défis complexes des mouvements migratoires africains. Le gouvernement béninois vient d’annoncer l’envoi d’une mission au Gabon pour recenser ses ressortissants désireux de rentrer au pays, suite à des tensions et des actes d’intimidation visant la communauté béninoise. Ces tensions ont éclaté à Lambaréné après l’attribution de places dans un marché récemment inauguré à des commerçantes étrangères, majoritairement d’Afrique de l’Ouest, au détriment des vendeuses locales.
En réponse, les autorités gabonaises ont annoncé une révision de la réglementation sur les métiers réservés aux nationaux, interdisant désormais aux étrangers certaines activités du commerce informel : commerce de proximité, réparation de téléphones, coiffure de rue, orpaillage artisanal ou exploitation de petits ateliers non enregistrés.
Comprendre les réalités économiques gabonaises
Avant de juger hâtivement ces mesures, il est essentiel de replacer cette décision dans son contexte économique. Le Gabon affiche un PIB par habitant de 6 541 dollars américains en 2023, soit cinq fois supérieur à celui du Bénin qui s’établit à 1 300 dollars américains. Le Gabon figure parmi les États africains possédant les PIB par habitant les plus élevés, ce qui en fait naturellement une destination attractive pour les migrants économiques de la sous-région.
Cette prospérité relative, principalement basée sur les ressources pétrolières, s’accompagne toutefois de défis importants. Malgré ce niveau de richesse élevé, près d’un tiers de la population gabonaise est considérée comme touchée par la pauvreté, et le taux de chômage reste préoccupant. Cette situation paradoxale explique en partie la tension sociale que connaît le pays.
Un pays en pleine transformation : la fin d’un système d’accaparement
Le Gabon traverse actuellement une période de transition historique. En 2023, le général Brice Oligui Nguema a mené un coup d’État militaire qui a renversé le président Ali Bongo Ondimba, marquant la fin de l’ère du Parti démocratique gabonais, longtemps critiqué pour sa politique dynastique. Cette transition a abouti à l’adoption d’une nouvelle Constitution approuvée par référendum en novembre 2024 avec 91,64% des voix.
Ce changement politique profond s’inscrit dans une volonté de refondation de l’État gabonais. Les nouvelles autorités cherchent à rompre avec des décennies de mauvaise gouvernance et de corruption, aspirant à une meilleure redistribution des richesses nationales au profit des citoyens gabonais.
L’héritage lourd du système Bongo-PDG : quand l’économie était confisquée
Pour comprendre les mesures actuelles du gouvernement gabonais, il faut analyser l’héritage du système Bongo-PDG qui a régné pendant plus de cinq décennies. Durant cette période, l’économie gabonaise a été progressivement confisquée par les étrangers, créant une situation aberrante où les citoyens gabonais sont devenus spectateurs de leur propre économie.
Sous l’ère Bongo, tous les secteurs économiques stratégiques étaient aux mains d’expatriés. Le commerce, l’importation, la distribution, l’immobilier, même les petites activités de proximité : tout était contrôlé par des réseaux étrangers qui bénéficiaient de complaisances politiques. Les Gabonais se retrouvaient dans l’obligation d’acheter leurs propres parcelles de terrain à des prix exorbitants fixés par des intermédiaires étrangers, créant une spéculation foncière qui a exclu les nationaux de leur propre territoire.
Cette situation s’est accompagnée de pratiques douteuses dans le secteur alimentaire. Les produits importés et vendus par ces réseaux étrangers étaient souvent de qualité douteuse, non conformes aux normes d’hygiène, voire dangereux pour la santé publique. L’objectif premier n’était pas la satisfaction des consommateurs gabonais, mais l’enrichissement rapide, sans considération pour les conséquences sanitaires sur la population locale.
Le plus préoccupant dans cette situation était l’influence occulte exercée sur les dirigeants politiques. Le système s’appuyait sur des pratiques de manipulation spirituelle et de corruption qui ont maintenu cette domination économique pendant des décennies. Les dirigeants, sous l’emprise de ces réseaux, ont facilité l’accaparement systématique des richesses nationales.
Aujourd’hui, le constat est alarmant : si l’on procède à un recensement rigoureux, on découvrirait probablement que les étrangers sont devenus plus nombreux que les Gabonais dans leur propre pays. Cette situation démographique et économique anormale explique largement les tensions actuelles.
Une correction nécessaire qui dérange
La régulation des activités économiques réservées aux nationaux ne constitue pas un acte de xénophobie, mais plutôt une politique publique de correction d’anomalies historiques. Le Gabon ne fait que rattraper son retard dans l’organisation de son marché du travail et la reconquête de son économie nationale.
Il est révélateur de constater que ces mesures de rééquilibrage suscitent autant de résistances. Cette opposition témoigne de l’ampleur des intérêts économiques en jeu et de la réticence de certains groupes à accepter la fin de privilèges acquis de manière contestable sous l’ancien régime.
Les nouvelles autorités gabonaises ont identifié que la préservation de la souveraineté économique nationale passe nécessairement par la restitution de certains secteurs d’activité aux citoyens gabonais. Cette démarche, adoptée par de nombreux pays développés, consiste à protéger les emplois et opportunités économiques des nationaux, particulièrement dans les secteurs de base.
Pourquoi cette résistance aux réformes ?
La question fondamentale qui se pose est celle-ci : pourquoi la volonté du Gabon de reprendre le contrôle de son économie dérange-t-elle autant les communautés étrangères ? La réponse est évidente : parce que ces mesures remettent en cause un système d’exploitation économique qui profitait largement aux non-Gabonais.
Pendant des décennies, le Gabon a servi de terrain de prédation économique où les richesses nationales étaient extraites et les bénéfices rapatriés vers l’extérieur, sans véritable retombée pour le développement local. Les réseaux d’affaires étrangers s’étaient habitués à cette situation confortable où ils disposaient d’un accès privilégié aux marchés gabonais sans contrepartie équitable.
Aujourd’hui, la transition politique remet en cause ces acquis. Les nouvelles règles du jeu exigent que l’économie gabonaise profite d’abord aux Gabonais, ce qui constitue un bouleversement majeur pour ceux qui s’étaient enrichis aux dépens de la population locale.
Briser les stéréotypes : le Gabonais prouve sa détermination
L’une des justifications les plus pernicieuses utilisées pour maintenir l’exclusion économique des Gabonais était la perpétuation de stéréotypes dégradants. On a longtemps traité les Gabonais de fainéants et d’incapables, prétendant qu’ils privilégiaient systématiquement les emplois de bureau aux petits métiers, créant ainsi une hiérarchisation artificielle des activités économiques.
Ces préjugés ont servi de prétexte commode pour justifier l’accaparement de tous les secteurs d’activité par les communautés étrangères. En réalité, ces stéréotypes masquaient une vérité bien plus dérangeante : les Gabonais étaient systématiquement écartés des opportunités économiques de leur propre pays.
Aujourd’hui, le peuple gabonais entend bien prouver qu’il suffisait qu’on lui en donne l’occasion pour démontrer ses capacités entrepreneuriales et sa force de travail. Les mesures actuelles de régulation économique constituent précisément cette occasion tant attendue de montrer ce dont sont capables les citoyens gabonais quand ils ne sont plus relégués au second plan dans leur propre économie.
Nous ne sommes qu’au début de cette reconquête économique. Il est évident que cette transformation ne se fera pas d’un seul coup, car des décennies d’exclusion ne se rattrapent pas en quelques mois. Mais il faut bien commencer quelque part, et le début de cette reprise économique nationale, c’est maintenant. Chaque petit métier rendu aux Gabonais, chaque secteur d’activité régulé en leur faveur constitue un pas vers la démonstration de leurs véritables capacités.
Le Gabon dans les flux migratoires africains
Le Gabon occupe une position particulière dans les mouvements migratoires africains. Pays à revenu intermédiaire avec une population relativement faible (environ 2,3 millions d’habitants), il attire depuis des décennies des travailleurs de toute la sous-région. Cette attractivité découle de ses ressources naturelles, de sa stabilité politique passée et de ses opportunités économiques.
Cependant, cette position de pays d’accueil s’accompagne de responsabilités. Les autorités gabonaises ont le devoir de veiller à l’équilibre entre l’accueil des migrants et la protection des intérêts de leurs propres citoyens, particulièrement les plus démunis.
Un appel au réalisme pour nos communautés
Il est temps que les communautés africaines fassent preuve de réalisme face aux aspirations légitimes du Gabon. Ce pays traverse une période de reconquête cruciale et cherche à mettre de l’ordre dans son fonctionnement économique et social après des décennies de pillage organisé. Cette démarche n’est ni hostile ni discriminatoire ; elle reflète simplement la volonté d’un gouvernement de servir d’abord ses citoyens, comme cela devrait être la norme partout.
Nous devons accepter que chaque pays africain ait le droit de réguler son marché du travail selon ses priorités nationales et sa situation historique particulière. Le Gabon n’est pas plus protectionniste que les pays européens qui réservent certains emplois à leurs ressortissants, ou que les pays du Golfe qui appliquent des quotas stricts de nationalisation dans l’emploi.
La différence fondamentale est que le Gabon, contrairement à ces autres pays, part d’une situation où ses propres citoyens avaient été marginalisés dans leur propre économie. Les mesures actuelles constituent donc une correction historique nécessaire, non une discrimination nouvelle.
Les leçons de l’histoire économique gabonaise
L’expérience gabonaise sous l’ère Bongo-PDG offre une leçon importante à toute l’Afrique : un pays qui abandonne le contrôle de son économie à des intérêts étrangers finit par perdre sa souveraineté nationale. Les richesses pétrolières et minières du Gabon, au lieu de profiter au développement du pays, ont été largement captées par des réseaux d’affaires internationaux.
Cette situation explique le paradoxe gabonais : un des pays africains les plus riches en ressources naturelles, mais où une partie significative de la population vit dans la précarité. Les bénéfices de l’exploitation des ressources nationales ont été détournés vers des circuits économiques contrôlés par des non-Gabonais, privant le pays des retombées de ses propres richesses.
La dimension démographique du défi
Un aspect souvent négligé dans l’analyse de la situation gabonaise est la question démographique. Le Gabon, avec ses 2,3 millions d’habitants officiels, a vu sa composition démographique profondément modifiée par des décennies d’immigration non contrôlée. Cette situation pose des questions légitimes sur l’équilibre démographique et social du pays.
Contrairement à d’autres pays africains où la migration s’inscrit dans des dynamiques régionales équilibrées, le Gabon est devenu un point de convergence migratoire sans régulation efficace, créant des tensions sociales et économiques. La correction de cette situation par les nouvelles autorités s’avère donc indispensable pour préserver la cohésion nationale.
Vers une souveraineté économique retrouvée
L’idéal panafricaniste, rappelé à juste titre par le gouvernement béninois, ne doit pas être confondu avec un abandon de souveraineté économique. Une véritable intégration africaine passe par des économies nationales fortes et équilibrées, capables de coopérer sur un pied d’égalité.
Le Gabon, en reprenant le contrôle de secteurs économiques stratégiques, ne ferme pas ses frontières mais rééquilibre les rapports de force économiques en faveur de ses citoyens. Cette démarche, loin d’être isolationniste, vise à créer les conditions d’une coopération africaine plus équitable où chaque pays contrôle effectivement son destin économique.
Conclusion :
Les réformes économiques en cours au Gabon constituent une tentative légitime de correction des aberrations héritées de l’ère Bongo-PDG. Plutôt que de critiquer ces mesures, les autres pays africains devraient y voir un exemple de reconquête de souveraineté économique dont ils pourraient s’inspirer.
L’avenir de la coopération africaine se construira sur la base de nations économiquement souveraines, capables de négocier des accords équilibrés. Le Gabon en transition mérite notre compréhension et notre soutien dans cette démarche de reconquête de son économie nationale. C’est à ce prix que l’Afrique pourra construire un développement véritablement endogène et durable.



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