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Le Gabon profond, otage de ses propres élites

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Le Gabon a longtemps souffert d’un mal discret, presque invisible depuis Libreville, mais que chaque habitant de l’intérieur du pays connaît dans sa chair : la confiscation du développement local par ceux-là mêmes qui étaient censés le porter. Gouverneurs nommés par décret, ministres transformés en monarques de terroir, sénateurs convaincus que leur province leur appartenait en propre, la configuration variait selon les territoires, mais le mécanisme, lui, ne changeait pas. Rien ne devait bouger sans leur bénédiction. Personne ne devait briller sans leur autorisation. Et surtout, personne ne devait capter l’attention des populations à leur place.

Le calcul cynique du notable

Le mécanisme est d’une simplicité désarmante. Un fils du village revient avec des moyens. Il veut construire, créer des emplois, financer une infrastructure, embellir l’endroit qui l’a vu naître. Avant même de poser la première pierre, il doit se présenter devant le notable. Non pas parce que la loi l’exige. Parce que l’ego du notable l’exige. Le calcul derrière est parfaitement cynique : si ce fils du village fait du bien autour de lui, les gens le voient, le respectent, lui font confiance. Et si les gens lui font confiance, ils regardent moins le gouverneur, le ministre, le sénateur. Or un notable qui n’est plus regardé, c’est un notable qui perd son pouvoir. L’intérêt général s’arrête donc précisément là où commence la menace contre l’intérêt personnel du détenteur local du pouvoir.

Ce réflexe a coûté au Gabon quelque chose d’inestimable : des générations de talents, d’énergie et d’argent privé qui auraient pu transformer des provinces entières, mais qui ont été découragés, bloqués, détournés de leur objet. Et ce n’est pas une question d’intentions mal comprises. C’est un système, huilé et conscient de lui-même, qui a fonctionné pendant des années avec une remarquable constance.

Les fêtes tournantes et tournées républicaines, ou l’argent qui disparaît

La période des fêtes tournantes en est peut-être l’illustration la plus frappante. L’idée, sous Omar Bongo Ondimba, n’était pas stupide dans son principe : faire tourner la fête nationale de province en province, mobiliser des fonds conséquents pour moderniser chaque localité hôte, forcer en quelque sorte le développement à se déplacer jusqu’aux coins du pays que Libreville oubliait volontiers. Des milliards ont été alloués. Des annonces ont été faites. Des inaugurations ont eu lieu, avec leurs rubans, leurs micros et leurs photographes. Puis les années ont passé. Et les provinces sont restées ce qu’elles étaient avant les fêtes, avant les discours, avant les cordons délacés en grande cérémonie. Les routes promises ont capitulé face aux premières saisons des pluies. Les bâtiments inaugurés ont vieilli sans entretien. L’argent, lui, a disparu dans des directions que personne n’a jamais eu vraiment à expliquer.

Quand l’orgueil des élites locales fait ce que le devoir aurait dû faire

Ce n’est pas un mystère. Les ressources ont transité par des mains qui n’avaient aucune intention sérieuse de les conduire à bon port. Le système local fonctionnait comme un filtre à rebours : plus on était haut placé dans la hiérarchie provinciale, plus on était en mesure de capter la rente sans avoir à rendre de comptes. Il faut noter, à ce sujet, une ironie assez révélatrice : les provinces qui s’en sont relativement mieux sorties ne le doivent pas toujours à une gouvernance plus vertueuse. Parfois, c’est simplement parce que le roitelet local avait un orgueil suffisamment développé pour ne pas vouloir que son territoire soit le plus misérable de la carte. L’amour-propre a donc accompli, dans ces cas-là, ce que l’amour du peuple aurait dû faire depuis le début. C’est un triste substitut, mais au moins il a produit quelque chose.

Un président qui regarde là où ses prédécesseurs détournaient les yeux

Depuis le 30 août 2023, quelque chose a changé dans l’équation. Pas dans les textes, pas dans les grandes déclarations d’intention, le Gabon en a accumulé suffisamment pour en tapisser toutes ses provinces. Ce qui a changé, c’est une posture. Brice Clotaire Oligui Nguema a remis dans l’exercice du pouvoir gabonais une pratique que ses prédécesseurs avaient largement abandonnée au profit des rapports d’étapes et des cérémonies : aller voir. Se déplacer en personne. Poser ses yeux sur ce qui a été fait, ou sur ce qui n’a pas été fait. Vérifier que l’argent sorti des caisses de l’État a bien atterri là où il devait atterrir.

Cela peut sembler élémentaire. Dans la plupart des pays bien gouvernés, ça l’est. Mais dans un contexte où la distance entre le pouvoir central et les réalités provinciales avait été organisée et entretenue comme une protection naturelle pour ceux qui profitaient de l’opacité, cette présence physique change tout. Quand le chef de l’État arrive lui-même sur un chantier, les alibis deviennent difficiles à tenir. Les retards inexpliqués appellent des explications concrètes. Le notable qui se sentait à l’abri derrière la complexité des circuits administratifs se retrouve soudainement exposé à une lumière que son système n’est pas conçu pour supporter.

La dissuasion ne suffit pas : il faut la justice

Mais l’observation du terrain, aussi salutaire soit-elle, ne referme pas le dossier à elle seule. La dissuasion par la présence fonctionne tant que la présence est maintenue. Elle ne transforme pas durablement les comportements si elle n’est pas accompagnée de conséquences réelles pour ceux qui ont pillé, bloqué, étouffé. La vraie rupture ne viendra pas d’une visite présidentielle. Elle viendra du jour où ceux qui ont détourné les fonds des fêtes tournantes, ceux qui ont découragé des initiatives locales pour protéger leur monopole symbolique, ceux qui ont laissé leur localité vieillir et se vider de ses forces vives plutôt que de partager un gramme de visibilité, verront leur responsabilité engagée sérieusement devant les tribunaux.

Rendre aux provinces ce qu’on leur a volé

Le Gabon n’a pas besoin de procès spectacles ni de règlements de comptes habillés en justice. Il a besoin que la justice soit exactement et simplement ce qu’elle prétend être : la démonstration publique et répétée que les ressources de l’État n’appartiennent à personne en particulier, que la fonction publique est un mandat de service rendu au peuple et non une autorisation d’enrichissement personnel, et que ceux qui ont confondu les deux en paieront le prix devant la loi.

Les hommes et les femmes de l’intérieur du pays qui ont des idées, de l’énergie et l’envie sincère de voir leur province se relever n’ont pas à demander la permission à un gouverneur jaloux de son territoire. Ce temps-là doit être révolu. Le Gabon a trop longtemps gaspillé cette énergie-là, trop longtemps laissé des vocations se dessécher au pied des antichambres des notables. Il reste à transformer la rupture politique en rupture judiciaire, et à prouver que l’ère des roitelets n’est pas seulement suspendue, mais bien terminée.

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